La prolifération des portefeuilles d’investissement durable soulève des questions majeures pour les investisseurs. Plusieurs articles récemment parus dans des médias réputés ont évoqué le risque d’une bulle spéculative et critiqué les portefeuilles d’investissement durable, leur reprochant d’être aussi inefficaces que les agents de change. Nous pensons que ces critiques passent à côté de l’essentiel.
Les fonds d’investissement durable se multiplient à vitesse grand V. L’encours de gestion dans l’univers des fonds mondiaux durables Morningstar s’élevait à 2750 milliards de dollars US au 31 décembre 2021, un chiffre presque trois fois supérieur au niveau d’avant la pandémie, selon Morningstar. La collecte nette a augmenté de 12 % entre le troisième et le quatrième trimestre 2021, pour s’établir à 142 milliards de dollars US, alors que l’univers des fonds d’investissement dans son ensemble a enregistré une décollecte de 6 %. Les sociétés de gestion de portefeuille se sont précipitées pour répondre à la demande croissante et pour compenser la décollecte des fonds non durables. Au seul quatrième trimestre 2021, 266 nouveaux fonds durables ont été lancés, portant le nombre total de fonds d’investissement durable à 5932, un chiffre impressionnant.
La prolifération des fonds d’investissement durable a attiré l’attention des médias et des autorités réglementaires. Des articles récemment parus dans des médias financiers affirment que l’investissement ESG est une bulle et que cela ne fonctionne pas. Certes, les investisseurs méritent davantage de transparence et certains fonds sont loin de tenir leurs promesses, mais nous pensons que bien des critiques formulées à l’encontre des fonds d’investissement durable sont infondées. Voici nos réponses à quatre critiques que nous entendons régulièrement.
Critique : Tous les fonds ESG ont des objectifs similaires : Ce n’est pas vrai. De nombreux articles et de nombreuses études critiques présument, à tort, que tous les fonds ESG ont les mêmes objectifs et suivent des processus similaires. En réalité, il existe un large éventail de stratégies : passives, actives, diversifiées, thématiques. Certains fonds s’efforcent d’investir uniquement dans les « bons élèves » qui ont un impact social positif, tandis que d’autres fonds s’engagent activement auprès des « cancres » pour impulser un changement positif. Certains fonds prennent en compte les facteurs ESG dans le seul but de réduire les risques, tandis que d’autres ont pour objectif de saisir des opportunités de croissance sur le long terme. L’investissement ESG ne repose pas sur une approche uniforme et mettre toutes les stratégies dans le même panier est fallacieux.
Critique : L’investissement ESG est une bulle : L’afflux de capitaux vers les fonds ESG que l’on observe ces dernières années a-t-il créé une bulle prête à éclater ? Les chiffres contredisent cet argument. Certaines valeurs durables (et non durables) affichent des valorisations excessives, mais il ne s’agit que d’une petite minorité des valeurs ESG. Au sein de notre univers d’investissement mondial, qui regroupe plus de 2000 titres compatibles avec les Objectifs de développement des Nations unies, seul 7 % des titres affichent un ratio cours/bénéfice prévisionnel supérieur à 50, tandis qu’ils sont 22 % à afficher un ratio cours/bénéfice prévisionnel à un chiffre seulement. Quelle que soit la définition que l’on donne au terme “bulle”, il est exagéré de dépeindre l’investissement ESG dans son ensemble comme une bulle. The Wall Street Journal écrivait récemment : « L’indice MSCI USA ESG Leaders a terminé l’année 2021 avec un ratio cours/bénéfice supérieur d’environ 6 % au marché dans son ensemble ». C’est peut-être un peu cher, mais c’est loin d’être une bulle.
Critique : Les récentes piètres performances prouvent que l’investissement ESG ne fonctionne pas : Contrairement à ce que l’on avait observé lors de la baisse généralisée survenue en 2020, les stratégies ESG n’ont pas, pour la plupart, offert de protection lors de la correction survenue en janvier 2022. Le fonds mondial durable moyen (tel que défini par Morningstar) a reculé de plus de 9 % et a sous-performé le marché dans son ensemble d’environ 4,5 %. Cela étant, nous estimons que les inquiétudes concernant l’efficacité de l’investissement ESG sont infondées. Les piètres performances observées récemment sont davantage dues à une rotation du marché en faveur d’autres styles d’investissement qu’à un désamour pour les problématiques ESG. De nombreux portefeuilles durables font la part belle aux valeurs de croissance et aux titres bien notés, lesquels ont sous-performé en janvier. D’après Bernstein Research, la rotation brutale en faveur des titres ‘value’ observée en janvier s’inscrit dans le 99ème centile de toutes les observations réalisées depuis 1978. Le fait de se concentrer sur des périodes très courtes peut donner une image biaisée de l’efficacité d’une stratégie d’investissement et cela vaut pour les stratégies d’investissement durable.
Critique : L’investissement ESG n’a pas d’impact réel sur le monde : Plusieurs articles publiés récemment affirment que l’investissement ESG est un échec car le fait d’investir dans des “bon élèves” et de délaisser les “cancres”, comme le font beaucoup de fonds ESG, ne modifie pas assez le coût du capital pour que cela ait un impact réel sur les décisions d’affaires prises dans le monde réel. Nous reconnaissons que les données ne sont pas concluantes et que l’allocation du capital sur le marché secondaire des actions est, au mieux une forme indirecte d’impact. Mais les fonds ESG ne sont pas tous des fonds à impact. Et pour ceux qui le sont, modifier le coût du capital n’est pas un élément central de leur stratégie.
Sensibiliser les dirigeants d’entreprise est un bon moyen d’avoir un impact réel. En effet, la bataille qu’a livrée Engine No. 1 à ExxonMobil en 2021 a permis à ce petit fonds activiste d’obtenir la nomination de trois membres soucieux des problématiques climatiques au conseil d’administration du géant pétrolier. Plus généralement, le soutien moyen des actionnaires aux propositions visant la protection de l’environnement au sein des entreprises américaines s’élevait à 42 % au premier semestre 2021, contre un chiffre de 31 % en 2020, selon une étude de Glass Lewis. Le soutien en faveur des propositions sociales a augmenté de 3 points de pourcentage, pour se hisser à 31 %. Les investisseurs s’intéressent de plus en plus aux problématiques sociales et font entendre leur voix pour exercer leur influence et les entreprises en tiennent compte. Parmi les entreprises du classement Fortune 100, 57 % ont publié des objectifs concernant la réduction des gaz à effet de serre dans leurs convocations aux assemblées générales des actionnaires, contre 35 % seulement en 2020. Elles sont 23 % à avoir publié des objectifs en matière de diversité du personnel, contre 10 % en 2020.
Les autorités réglementaires durcissent les obligations de transparence
L’essor de l’investissement durable n’est pas sans risque. Les autorités réglementaires s’inquiètent de voir les actifs ESG se multiplier à vitesse grand V sans définitions claires ni normes de reporting. L’éco-blanchiment et la présentation fallacieuse des processus et objectifs d’investissement aux clients est un risque réel.
Dans l’Union européenne (UE), le règlement Taxonomie vise à donner une définition unique et claire des activités professionnelles et des portefeuilles d’investissement pouvant être considérés comme « écologiquement durables ». Il s’agit d’une initiative réglementaire majeure et l’objectif est de permettre aux clients de mieux comprendre les critères de durabilité des portefeuilles. On observe des initiatives similaires aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Asie. Il y a eu quelques controverses récemment. Certains observateurs dénoncent l’inclusion de plusieurs projets nucléaires et gaziers dans la catégorie des sources d’énergie renouvelable. La réglementation n’est jamais parfaite. Mais nous nous réjouissons des initiatives visant à améliorer la transparence et à rendre les fonds durables comptables de leurs actions.
L’investissement durable a gagné en popularité car il répond à des besoins que la pandémie de COVID-19 a accentués. Durant la pandémie, les investisseurs ont pris conscience des crises sanitaire, économique, sociale et climatique. L’attention s’est portée sur l’impact social considérable du secteur privé et sur les risques et les opportunités auxquels sont confrontés les entreprises à l’heure où nous tentons de trouver des solutions à ces crises.
Les investisseurs ont réalisé que les enjeux ESG sont importants sur le plan financier pour les entreprises et ont montré qu’ils privilégiaient clairement les stratégies qui prennent en compte ces enjeux d’une manière ou d’une autre. Le marché nous a montré que confier la responsabilité du changement social aux États uniquement, comme le suggèrent certains détracteurs de l’investissement ESG, serait une erreur et une énorme occasion manquée. Les portefeuilles capables d’atteindre leurs objectifs ESG et de produire les performances escomptées permettront de réfuter les arguments des récalcitrants et de gagner la confiance des investisseurs.